Humeur du vieux mûrier – décembre 23

Humeur du vieux mûrier – décembre 23

Le loup et la colombe

Je ne suis qu’un vieux mûrier mais depuis le temps que j’observe les humains j’ai compris la dualité qui est en eux: le bien, le mal et leurs dérivés nuancés les inspirent à tour de rôle.

En chaque être humain il y a un loup et une colombe et le loup prend le plus souvent le dessus. Le pouvoir est à celui qui agresse, à celui qui veut dominer et posséder, et de la possession à l’oppression, il n’y a que peu de distance, vite franchie.

Dans le monde économique, tous les acteurs sont des loups qui veulent conquérir des marchés et écraser la concurrence. Dans le monde politique, les loups s’entretuent pour être le premier. Au quotidien les gens sont agressifs dès qu’on les contrarie, ils sont jaloux s’ils ne satisfont pas leurs désirs, ils deviennent aigris au mieux et haineux au pire s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent. Le comportement lupin est partout, attisé par le mode de vie et les valeurs de puissance, de force ou d’argent.

La colombe, c‘est la paix, ce sont les droits de l’homme, c’est la justice, c’est la lutte contre les inégalités et c’est le combat pour la Terre. On peut dire en simplifiant qu’il y a des états colombe et des états loup, des êtres humains colombe et des êtres humains loup, des compagnies privées qui sont plus ou moins loup : bien évidemment c’est une histoire de curseur, on n’est ni totalement colombe, ni totalement loup.

Pourtant, on a beau se dire que tantôt ça penche d’un côté, tantôt de l’autre, la lutte est inégale, le loup terrasse toujours la colombe, il ne l’écoute pas, il la croque tout simplement. Le monde, que ce soit sur le plan individuel ou sur le plan du gouvernement des nations, penche le plus souvent vers l’agression. Certes, il y a eu des sursauts, le loup parfois va se reposer, il se retranche de temps en temps dans sa caverne. Alors la colombe en profite, elle crée La Croix Rouge, les Nations Unies, l’UNESCO, la Sécurité Sociale, la COP21 ou bien l’école, la presse indépendante, la démocratie, les ONG… Mais comment peut-on penser que le loup dorme très longtemps ou mieux encore, s’absente définitivement. Est-ce que le loup a déjà disparu quelques jours, quelques minutes ? Il a trop d’actifs à défendre, trop de richesses à conquérir, trop de vies à soumettre, trop de proies à tuer. La liste de ses exploits commence très tôt et ne s’arrête jamais: meurtres, vols, guerres, esclavage, inquisition, torture, colonialisme, pogrom, terrorisme, répression, corruption et aussi insulte, racisme, antisémitisme, incivilité, agressivité, harcèlement, égoïsme, intolérance, obscurantisme… la bête est là, toujours prête à bondir. Alors oui, le plus souvent le loup se fiche bien de la colombe, il n’a pas de conscience morale, il n’a comme idéal que de manger le gâteau tout entier s’il le peut, le troupeau entier de moutons rien que pour lui et sa meute. Mais alors que peut la colombe ? Devenir un peu plus loup pour lutter à armes égales ? Devenir chien, mais elle n’aura pas assez de cruauté pour battre le loup sur ce terrain, le loup n’a pas de règle, il massacre, il divise, il éparpille, c’est son mode opératoire. Parfois il fait semblant d’écouter et promet de bien se tenir, mais même la colombe ne croit pas vraiment à ses promesses. Alors que peut-elle faire ? Apprivoiser et éduquer le loup, vivre séparément et délimiter les territoires, vivre avec et s’en accommoder, l’éradiquer ? Comment faire quand le loup est le système et la colombe l’idéal ? Comment la promesse de l’idéal peut-elle s’imposer quand la réalité du système est planétaire ? Comment l’être humain peut-il fuir sa nature de prédateur ? Il y aura toujours un loup pour reprendre le combat de l’oppression. Les loups dirigent le monde, les colombes ne créent que quelques couloirs humanitaires, qui donnent aux loups un semblant de bonne conscience pour ceux qui en ont un peu. Mais on voit maintenant que les loups s’affichent sans même chercher à se dissimuler : ils assument leur cupidité, ils érigent leur violence en loi et façonnent leur monde à leur image ! D’autres au contraire, osent même le mensonge de faire passer les colombes pour des loups.

Que faire pour infléchir cela ?  La colombe est une sorte de colibri, elle a du travail, elle peut faire ce qu’elle a à faire. Il faudrait au moins que dans les démocraties, pays les plus avancés en droits de l’homme, la colombe puisse marquer des points, au minimum, garantir les droits acquis, la justice indépendante, l’accès à l’éducation, la liberté de penser et d’agir en étant éclairé. Mais, dans ces pays, le capitalisme trop libéral et ses conséquences, la pauvreté et le populisme, tendent à retenir la colombe quand ils ne la mettent pas en cage directement: elle est impuissante, elle ne peut rien changer. Il faudrait un cataclysme non pas pour renverser le capitalisme, mais pour le limiter, pour le rendre compatible avec l’idéal de la colombe, car il y aura toujours des forts et des faibles, des agresseurs et des agressés, des gens qui amassent et des démunis. Seulement dans ce cas, on pourrait l’empêcher de toucher au bien commun, lui interdire strictement ses pratiques inégalitaires, rééquilibrer les forces pour mieux redistribuer. Ce cataclysme, étant de plus en plus probable, est-ce qu’il faudra que la colombe vole au-dessus d’un champ de ruines, au-dessus d’une terre asphyxiée et d’une société rétrécie pour qu’enfin elle puisse prendre l’avantage et poser les bases d’un humanisme universel repartant de l’avant ? Faut-il un nouveau Noé pour reconstruire une arche accueillant la colombe et son rameau d’olivier symbole de paix ? Est-ce qu’en arrivant à cette fin de cycle, l’humanité accepterait vraiment d’adopter une attitude plus humble et respectueuse à l’égard d’elle-même et de son lieu de vie ou bien au contraire n’aiguiserait elle pas désespérément la rage et les dents du loup pour ajouter du chaos au chaos ?

Certes, c’est un constat négatif sur le comportement humain, mais l’espoir est une force vitale. La colombe vit d’espérance : en chaque être humain elle peut faire naître un sourire, un geste, une parole. Il suffit de le vouloir pour que ça devienne possible. Qui d’autres peuvent le faire si ce ne sont les habitants des démocraties. Les plus désespérés ou cyniques diront que c’est de l’angélisme : il ne s’agit pas d’être naïf mais de tenir le cap de ses valeurs en proposant l’exemplarité, en comptant sur la porosité entre les frontières, entre les cultures et entre les gens. Si dans les démocraties, les peuples optaient pour un repli identitaire, cela profiterait aux loups et multiplierait leurs activités: les colombes pourraient même être déclarées hors la loi et pourchassées. Les attaques en meute pourraient s’accentuer, l’excitation pourrait attiser la hargne guerrière des louveteaux, les cris de la horde pourraient réveiller l’instinct des vieux loups endormis. Est-ce une solution que de libérer encore plus les instincts de loup, de laisser se déchaîner les forces incontrôlées de l’humanité ?

Je ne suis qu’un vieux mûrier mais mon voisin l’olivier, l’arbre de la paix, sait le pouvoir de la colombe et lui offre volontiers quelques rameaux pour rejoindre Noé et insuffler son souffle de paix.

Je ne suis qu’un vieux mûrier mais je crois qu’un jour prochain, les armées pacifiques blanches et silencieuses finiront par contraindre et peut-être convaincre l’être humain si complexe, à respecter la Terre et ses habitants.

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